En 1948, la Colombie était un pays où soixante pour cent de l’électorat votait libéral et où, pourtant, les libéraux perdaient. Où un candidat pouvait mobiliser cent mille personnes en silence sans que le gouvernement réponde d’un seul mot. Où le politicien le plus populaire du pays marchait sans escorte dans le centre de Bogotá en plein midi. Gaitán ne mourut pas par négligence. Il mourut parce qu’il avait construit, pour la première fois dans l’histoire colombienne, une majorité réelle hors du contrôle des élites qui administraient les deux partis. Cette majorité était le problème. Sa disparition fut la solution.
I. Le pays politique et le pays national
Gaitán avait une thèse. Pas un slogan, pas un programme de gouvernement conventionnel, mais un diagnostic structurel formulé avec la précision de celui qui avait étudié la criminologie à Rome sous Enrico Ferri et était revenu pour appliquer ce regard au corps politique colombien. La thèse était simple et dévastatrice à la fois, la Colombie n’était pas un pays mais deux, séparés par une distance qui ne se mesurait pas en kilomètres mais en intérêts. Le premier était le pays politique, l’univers fermé des partis traditionnels, les familles de notables, les cabinets d’avocats qui confondaient le droit et l’héritage, les bureaux où les décisions se prenaient avant que les Colombiens ne se réveillent. Le second était le pays national, la majorité qui travaillait la terre sans la posséder, qui habitait les villes sans y décider quoi que ce soit, qui payait de son corps les guerres de couleurs que d’autres déclaraient depuis le confort de leurs haciendas.
Cette distinction n’était pas nouvelle dans la théorie politique. Ce qui était nouveau, c’était l’usage que Gaitán en fit. Il n’en fit pas une doctrine universitaire ni un programme de parti, il la porta sur les places publiques dans un langage qu’un journalier du Tolima pouvait reconnaître comme sien. Sa rhétorique était incendiaire dans la forme mais réformiste dans le fond. Il n’appelait pas à détruire le système mais à redistribuer en son sein, il ne proposait pas la révolution mais quelque chose de plus inconfortable pour les élites, la démocratie réelle. Cette modération fut le paradoxe central de sa figure. Il était dangereux non parce qu’il voulait renverser l’ordre, mais parce qu’il voulait que cet ordre fonctionne pour la majorité, et l’ordre colombien n’était pas conçu pour cela.
L’oligarchie libérale le craignait autant que la conservatrice, parce que le gaïtanisme ne reconnaissait pas la séparation entre bleus et rouges comme ligne de partage réelle. La ligne qui importait était autre, celle qui séparait ceux qui accumulaient de ceux qui produisaient, et cette ligne traversait les deux partis avec indifférence. Lorsque Gaitán proclamait que le peuple était supérieur à ses dirigeants, ce n’était pas de la démagogie, c’était la description d’un fait que l’architecture institutionnelle colombienne avait passé des décennies à dissimuler.
Le diagnostic n’était pas abstrait. Gaitán l’avait construit sur des preuves concrètes, à commencer par le travail qui le plaça sur la carte politique nationale, l’enquête parlementaire sur le massacre bananier de 1928. Il avait vingt-neuf ans quand il arriva au Congrès avec une montagne de documents démontrant ce que le gouvernement de Miguel Abadía Méndez préférait que personne ne nomme avec précision. Il passa deux ans à recueillir des témoignages dans la zone bananière du Magdalena, à parler avec des veuves et des survivants, à construire l’exposé qui rendrait impossible la version officielle. L’État colombien avait tiré sur ses propres citoyens pour défendre les intérêts d’une entreprise étrangère, et l’élite politique des deux partis avait fait front commun pour que cette vérité n’aboutisse à aucune conséquence judiciaire. Ce fut le premier contrat brisé que Gaitán documenta. Ce ne serait pas le dernier.
II. Le projet que les élites ne pouvaient tolérer
Ce que Gaitán proposait était du réformisme libéral standard dans n’importe quelle démocratie européenne d’après-guerre. Une réforme agraire qui brise la structure latifundiaire héritée de la colonie, la même que l’épisode précédent a documentée intacte après un siècle d’indépendance. Protection du travail, salaire digne, accès à la justice pour qui n’avait pas de nom de famille. Aucune de ces propositions n’était radicale en termes historiques. Ce qui était radical, c’est qu’elles venaient de quelqu’un qui allait gagner.
Les grands libéraux, les Lleras, les Santos, les López, ne craignaient pas le programme de Gaitán parce qu’il était extrémiste. Ils le craignaient parce qu’il était exécutable. Un Gaitán au Palais n’était pas un adversaire politique opérant dans les mêmes règles. C’était un créancier. Il devait son pouvoir aux ouvriers du Tolima, aux paysans du Cauca, aux employés des villes qui avaient voté pour lui en sachant exactement ce qu’ils demandaient en échange. Les rembourser signifiait redistribuer ce que les élites libérales et conservatrices partageaient en silence, la terre, les contrats d’État, l’impunité. C’est pourquoi la division de 1946 ne fut pas une erreur de calcul politique. Ce fut une décision de classe.
III. L’arithmétique du suicide libéral
Le 5 mai 1946, la Colombie élut un président et le Parti libéral choisit de perdre. Les chiffres sont tellement transparents qu’ils se commentent seuls. Mariano Ospina Pérez, candidat conservateur unique, obtint 564 661 voix. Gabriel Turbay, candidat libéral officiel soutenu par la machine du parti, en obtint 438 225. Jorge Eliécer Gaitán, candidat libéral dissident, en obtint 358 957. Additionnés, Turbay et Gaitán réunissaient 797 182 voix libérales contre 564 661 conservatrices. Un libéralisme uni aurait gagné avec plus de 230 000 voix d’avance.
Il ne s’unit pas.
La question que cette arithmétique pose n’est pas pourquoi le conservatisme gagna mais pourquoi la direction libérale préféra se diviser. La réponse officielle pendant des décennies fut qu’il s’agissait d’une erreur de calcul, d’un excès d’ambition personnelle, de l’incapacité de deux candidats à céder. Cette version est insuffisante. La direction du Parti libéral connaissait les chiffres, les sondeurs de l’époque connaissaient les chiffres, tout politicien ayant une expérience de base connaissait les chiffres. Si elle choisit de ne pas s’unifier, c’est parce qu’une fraction déterminante de l’élite libérale calcula qu’un gouvernement conservateur était préférable à une présidence de Gaitán.
Ce calcul n’était pas erroné selon sa logique interne. Ospina Pérez était un industriel antioquien de famille de notables, un homme qui parlait le même langage que les grands libéraux sur tout ce qui importait, la propriété, la hiérarchie, l’ordre. Gaitán était autre chose, un fils de famille modeste parvenu là où il était arrivé à force d’intelligence, et qui avait une dette envers ceux qui l’avaient soutenu, une dette qu’il comptait payer en politiques. Pour les Lleras, les Santos, les López, un conservateur au Palais était un adversaire. Gaitán au Palais était un problème de classe.
Il y a un antécédent que la version de l’erreur de calcul omet systématiquement. Entre 1934 et 1938, Alfonso López Pumarejo avait tenté ce qu’en Colombie on appela la Révolution en Marche, un programme de réformes modérées qui incluait l’article 6 de la réforme constitutionnelle de 1936, celui qui établissait que la propriété a une fonction sociale. Le résultat fut la réversion systématique de chaque avancée sous le gouvernement suivant. L’élite libérale qui avait applaudi López dans le discours sabota ses politiques dans la pratique, en utilisant exactement les mêmes instruments qu’elle utiliserait ensuite contre Gaitán, la machine judiciaire, le Congrès, la pression économique sur les alliés du réformisme. Ce qui se passa en 1946 ne fut pas une improvisation. Ce fut l’application d’une méthode que la classe dirigeante avait pratiquée pendant une décennie et qui savait fonctionner.
Turbay parti à Paris après la défaite, où il mourrait le 17 novembre 1947 dans des circonstances que la presse colombienne nota avec peu d’attention. García Márquez écrirait des décennies plus tard qu’il mourut parmi les fleurs en papier et les tapisseries défraîchies, une formule qui saisit l’insignifiance de sa fin. Gaitán, en revanche, resta. Aux élections législatives de mars 1947, ses partisans gagnèrent les majorités au sein du libéralisme. Le 24 octobre de cette année, il fut proclamé chef unique du Parti libéral. L’homme qui avait terminé troisième aux présidentielles contrôlait désormais le parti qui l’avait rejeté. Il était le favori incontestable pour les présidentielles de 1950. Il manquait deux ans et demi.
IV. La Marche du Silence et les mois qui manquaient
En janvier 1948, des groupes armés conservateurs massacrèrent quatorze gaïtanistes dans le département de Caldas. Ce ne fut pas un épisode isolé. La campagne colombienne vivait depuis des mois une violence politique systématique dans laquelle la police, fréquemment d’extraction conservatrice sous le gouvernement Ospina, opérait avec une complicité oscillant entre la négligence et la participation directe. Gaitán avait documenté ces faits devant le Congrès avec la même méthodologie qu’il avait employée en 1929, preuves, témoins, noms, chiffres.
La réponse institutionnelle fut le silence.
Le 7 février 1948, Gaitán convoqua la manifestation la plus extraordinaire que Bogotá ait vue dans son histoire républicaine. Près de cent mille personnes arrivèrent au centre de la capitale depuis différentes régions du pays. Elles venaient vêtues de noir et elles venaient en silence. Il n’y eut pas de slogans, pas de drapeaux de couleur politique, pas de discours de tribune. Le seul son fut celui des pieds sur le pavé. Elles s’arrêtèrent devant le Palais présidentiel, tournant le dos au bâtiment, et Gaitán prononça l’Oraison pour la Paix devant cette marée silencieuse qui regardait ailleurs.
Le geste politique de tourner le dos au Palais n’était pas une métaphore. C’était un diagnostic. Ospina Pérez ne répondit pas publiquement à la Marche du Silence. Il ne convoqua pas Gaitán, n’offrit pas de garanties, ne reconnut pas la violence dénoncée. L’État démontra qu’il pouvait ignorer cent mille personnes mobilisées de façon pacifique et organisée sans conséquences pour sa stabilité. Cette démonstration compléta la pédagogie qu’avait inaugurée le massacre bananier, la protestation civile, si massive soit-elle, ne modifiait pas les décisions de ceux qui contrôlaient le pouvoir.
Ce qui se passa entre le 7 février et le 9 avril ne fut pas une trêve. La violence dans les campagnes continua avec la même systématicité, exécutée en grande partie par la dite police chulavita, nom tiré de la municipalité boyacense d’où provenaient bon nombre de ses effectifs. Le terme n’était pas péjoratif mais descriptif, il nommait l’origine sociale d’un corps qui opérait avec une idéologie de classe déguisée en affiliation partisane. Gaitán continua à présenter des dénonciations devant le Congrès. Le gouvernement continua à ne pas répondre. Le mécanisme était devenu si prévisible qu’il ne nécessitait plus de dissimulation, l’État pouvait ignorer la violence systématique contre ses propres citoyens sans que cette indifférence lui coûte aucune conséquence politique visible.
Cinquante-neuf jours après le silence des cent mille personnes, Gaitán quittait son bureau de la carrera séptima à Bogotá.
Ce matin du 9 avril, Bogotá était aussi la capitale diplomatique des Amériques. La IXe Conférence panaméricaine se tenait dans la ville depuis le 30 mars, présidée par le secrétaire d’État américain George Marshall. Des dizaines de délégations nationales remplissaient les hôtels du centre. Parmi les délégués étrangers se trouvait un jeune homme de vingt et un ans venu de Cuba comme représentant étudiant, qui avait tenté de rencontrer Gaitán la veille et avait un second entretien prévu pour cet après-midi. Il s’appelait Fidel Castro.
V. Le 9 avril, le Bogotazo et l’impunité comme doctrine
Gaitán avait gagné ce matin-là un cas difficile. Il défendait un lieutenant de l’armée accusé d’avoir tué un journaliste, et l’avait gagné dans une victoire que ses confrères du barreau décrivirent comme brillante. Il sortit euphorique déjeuner avec un groupe d’amis et de collaborateurs. Il était approximativement 13h05 quand Juan Roa Sierra l’attendait sur le trottoir de la carrera séptima et lui tira trois fois à bout portant. Gaitán tomba et fut transporté à la Clinique centrale où il mourut sans reprendre connaissance.
Roa Sierra fut capturé immédiatement par la foule qui avait assisté à l’attaque. Il fut frappé, traîné dans les rues et lynché avant qu’aucune autorité ne puisse intervenir ou l’interroger. L’assassin mourut sans avoir déclaré qui l’avait envoyé, si tant est que quelqu’un l’eût envoyé. L’enquête ultérieure, fragmentaire et rapidement classée, conclut qu’il avait agi seul, motivé par un déséquilibre mental. Aucune procédure ne parvint à établir une chaîne de responsabilités. Le dossier se ferma sur l’hypothèse la plus commode pour tous, celle du perturbé solitaire, et l’État colombien ne le rouvrit jamais sérieusement.
La nouvelle se répandit dans la ville en quelques minutes. Ce qui suivit ne fut pas une émeute mais une implosion de l’ordre symbolique. La foule qui avait marché en silence le 7 février constata que le silence n’avait servi à rien et répondit par le bruit, le feu, la destruction de tout ce qui représentait le pouvoir qui venait de démontrer sa nature. Tramways renversés, bâtiments gouvernementaux en flammes, commerces pillés, armureries prises d’assaut. La ville qui avait accueilli la conférence diplomatique du continent devint un champ de bataille que l’armée mit des jours à contrôler.
Fidel Castro participa aux troubles, prit un fusil dans un commissariat occupé par la foule et se déplaça dans la ville en ébullition pendant des heures avant d’être évacué à l’ambassade cubaine. Il écrirait des décennies plus tard que le Bogotazo fut la première grande leçon de sa vie politique, la démonstration que la rage populaire sans organisation se dissipait sans résultats. La leçon qu’il en tira était différente de celle qu’aurait tirée Gaitán, mais la source était la même, le 9 avril.
Le Bogotazo laissa plus de trois mille morts à Bogotá dans les premiers jours. Les flammes se virent depuis les cerros orientaux pendant une semaine. Le centre de la ville mit des années à se reconstruire physiquement et ne se reconstruisit jamais politiquement. La conférence panaméricaine fut brièvement suspendue puis reprise en un autre lieu, comme si les accords diplomatiques de l’hémisphère pouvaient se poursuivre normalement tandis que la capitale brûlait.
Ospina Pérez décréta l’état de siège avant que les incendies du centre ne s’éteignent et appela les libéraux à former un gouvernement d’unité nationale, dénomination technique d’une alliance que les dirigeants libéraux acceptèrent non parce qu’ils y croyaient mais parce qu’ils n’avaient pas d’autre option visible. Les hommes qui avaient divisé le parti pour empêcher Gaitán d’accéder au pouvoir s’assirent désormais dans un cabinet aux côtés du gouvernement conservateur que cette division avait produit. L’architecture était impeccable dans son cynisme, le même système qui avait généré la crise offrait sa propre continuité comme solution à la crise. Rien de ce qu’avait produit le 9 avril n’allait être interrogé. Rien de ce que le 9 avril avait détruit n’allait être reconstruit. L’accord entre élites, brisé pour le pays national, demeurait intact pour le pays politique.
Cierre
Dans les campagnes du Tolima et du Cauca, dans les plaines où la violence bipartisane avait déjà commencé avant le 9 avril, la nouvelle arriva à la vitesse à laquelle voyage la peur. Ce que les paysans libéraux comprirent ne fut pas seulement que Gaitán était mort. Ils comprirent que l’État qui ne l’avait pas protégé ne les protégerait pas non plus.
Il y a une différence entre ce qui se passa en 1928 et ce qui se passa en 1948. Dans le massacre bananier, l’État tira sur des travailleurs pour défendre une entreprise étrangère. Le mécanisme était servile mais compréhensible dans sa logique, l’État protégeait le capital qui le finançait. En 1948, l’État assassina sa propre possibilité de réforme. Il ne défendait personne d’extérieur. Il détruisait quelque chose d’interne, la seule voie qui restait pour que le système se transforme de l’intérieur sans s’effondrer. C’est le crime le plus grave, non celui commis contre un homme mais celui commis contre une possibilité. Ce qui vint après, La Violencia, les autodéfenses, Marquetalia, n’était pas inévitable. Ce fut la conséquence logique d’un système qui préféra brûler sa sortie plutôt que de l’emprunter…
G.S.
Sources
- Mataron a Gaitán. Vida pública y violencia urbana en Colombia, Herbert Braun (1987)
- Entre la legitimidad y la violencia. Colombia 1875-1994, Marco Palacios (1995)
- Orden y violencia. Colombia 1930-1953, Daniel Pécaut (1987)
- Vivir para contarla, Gabriel García Márquez (2002)
- Pasado y presente de la violencia en Colombia, Gonzalo Sánchez / Ricardo Peñaranda (dir.) (1986)
- El manifiesto de la plataforma del movimiento gaitanista, Jorge Eliécer Gaitán (1947)
- La victoria estratégica, Fidel Castro (2010)
- Débats parlementaires 1929 et 1948, Archives du Congrès de Colombie



