ANNÉE II  ·  N° 547  ·  MARDI 2 JUIN 2026

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La septième invasion du Liban, Beaufort et l’ordre qui soutient l’impunité

Le dimanche 31 mai 2026, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a publié sur ses réseaux sociaux une photographie de soldats israéliens hissant leur drapeau sur la forteresse de Beaufort, dans le sud du Liban. La même forteresse qu’Israël avait occupée pendant dix-huit ans, de 1982 à l’an 2000. La même forteresse à laquelle l’UNESCO avait accordé une protection renforcée en 2024, le plus haut niveau d’immunité que le droit international humanitaire puisse octroyer à un bien civil. La même forteresse qui compte à nouveau, un quart de siècle après le retrait israélien, des soldats de la même armée en son sein. Personne ne feint la surprise. C’est précisément ce qui devrait nous occuper.

Le mécanisme

Sept fois depuis 1978, l’armée israélienne est entrée en territoire libanais. Sept fois elle a détruit des infrastructures civiles, déplacé des populations entières et négocié ou accepté des accords de retrait. Sept fois elle est repartie avec retard, de façon incomplète, en conservant des positions que les accords ne lui autorisaient pas. À chaque cycle, la justification est sécuritaire; à chaque cycle, la destruction dépasse largement tout objectif militaire vérifiable; à chaque cycle, les médiateurs occidentaux produisent un document signé qu’Israël commence à violer avant que l’encre ne sèche. Ce n’est pas un schéma qui se répète par accident. C’est une doctrine qui se perfectionne.

Ce que cette doctrine produit sur le terrain est documenté. Dans la municipalité de Maroun el-Ras, dans le sud du Liban, Amnesty International a enregistré, par analyse d’images satellitaires, que 67 % des structures ont été détruites ou gravement endommagées entre septembre 2024 et janvier 2025. La destruction s’est poursuivie pendant deux mois après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu signé le 27 novembre 2024; non pendant les combats, mais après, alors que l’armée israélienne était censée se retirer. Des engins militaires démolissaient des bâtiments sur un territoire dont Israël aurait dû se retirer des semaines plus tôt. Une armée qui rase des habitations deux mois après un cessez-le-feu, sur un territoire sous occupation non autorisée, ne répond à aucune menace. Elle exécute un programme.

Selon l’analyse d’images satellitaires publiée par Amnesty International, dans la municipalité de Maroun el-Ras, 67 % du total des structures ont été détruites ou gravement endommagées entre septembre 2024 et janvier 2025. La destruction s’est poursuivie tout au long de janvier 2025, deux mois après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu du 27 novembre 2024, sur un territoire dont Israël aurait dû s’être retiré.

Dans des déclarations du dimanche, le ministre Katz a annoncé qu’Israël prévoyait de détruire des milliers de maisons supplémentaires dans le sud du Liban. Il ne l’a pas formulé comme un effet secondaire inévitable des combats. Il l’a formulé comme un objectif. Le même jour, il a déclaré que, vingt-six ans après le retrait israélien, le drapeau de son pays était revenu flotter sur les sommets qui dominent les localités de Galilée. Il n’a pas dit que l’occupation précédente avait été une erreur. Il a dit que la position qu’il reconquérait était une victoire qui lui appartenait. La distinction importe parce qu’elle révèle avec quelle unité de temps cet État mesure ses opérations; non des années, mais des décennies.

Depuis le début de cette nouvelle guerre, le 2 mars 2026, plus de 3 400 personnes ont été tuées au Liban et plus d’un million déplacées, selon les autorités libanaises. Israël a ordonné l’évacuation de toute la bande du sud du pays entre sa frontière et le fleuve Zahrani, à une quarantaine de kilomètres au nord. Netanyahu a qualifié la prise de Beaufort de «point d’inflexion décisif» et ordonné de franchir le Litani, qui servait de limite tacite. Une forteresse médiévale protégée par l’UNESCO, transformée en symbole de ce que le Premier ministre appelle victoire. Ce n’est pas une métaphore qu’Israël emploie par inadvertance.

La signature comme couverture

La doctrine de destruction que nous venons de décrire ne fonctionnerait pas sans un mécanisme qui la protège des conséquences. Ce mécanisme a un nom diplomatique. On l’appelle cessez-le-feu. Le 27 novembre 2024, Israël et le Liban en ont signé un, négocié par la France et les États-Unis. Selon ses termes, l’armée israélienne devait se retirer du sud du Liban avant le 26 janvier 2025. Israël ne s’est pas retiré. Il a obtenu une prolongation jusqu’au 18 février. Il ne s’est pas non plus retiré complètement à cette deuxième date, maintenant cinq positions militaires sur des hauteurs du sud du pays. Jusqu’en janvier 2026, les Nations unies avaient documenté au moins 2 036 violations israéliennes de l’accord. Ce n’est pas une donnée qui a produit de conséquences appréciables.

Le 26 janvier 2025, date à laquelle le retrait aurait dû être achevé selon l’accord initial, des civils libanais déplacés ont tenté de regagner leurs villages du sud. L’armée israélienne a ouvert le feu sur eux. Vingt-six personnes sont mortes. Cent quarante-sept autres ont été blessées. Les victimes étaient des non-combattants qui exerçaient le droit au retour garanti par le même accord qu’Israël avait signé. Ils sont morts le jour où, aux termes de cet accord, les troupes qui les ont tués n’avaient plus le droit légal d’être sur ce territoire. Ce fait n’est pas un paradoxe du droit international; c’est son contenu réel dans les conditions actuelles du pouvoir.

En avril 2026, un nouveau cessez-le-feu est entré en vigueur, négocié cette fois par l’administration Trump. L’accord a été signé le 17 avril. Fin mai, Israël avait repris des opérations à une échelle que le premier ministre libanais Nawaf Salam a qualifiée de «politique de la terre brûlée» et de «punitions collectives» contre la population civile du sud. Netanyahu a ordonné de franchir le Litani. Le cessez-le-feu d’avril, comme celui de novembre 2024, a rempli sa fonction réelle. Il a offert aux médiateurs occidentaux un produit diplomatique présentable, donné une couverture politique à la poursuite des opérations et fourni à Israël le temps de réorganisation entre une phase de destruction et la suivante. La paix n’était pas l’objectif. C’en était l’emballage.

Les complices en costume

Le lundi 1er juin 2026, le chef de la diplomatie française Jean-Noël Barrot a convoqué une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations unies. Il a déclaré que l’offensive israélienne était «contraire au droit international» et qualifié le comportement d’Israël de «faute majeure». Les ministres des Affaires étrangères du Royaume-Uni et de l’Allemagne se sont joints à la condamnation. Le Conseil s’est réuni le jour même. La réunion n’a produit aucune résolution contraignante. Elle ne pouvait pas en produire, car les États-Unis disposent d’un veto au Conseil qu’ils utilisent systématiquement pour bloquer toute sanction contre Israël. Depuis octobre 2023, Washington a bloqué au moins quatre résolutions sur Gaza et le Liban. Le mécanisme est conçu pour produire exactement cela.

Le premier ministre libanais Nawaf Salam a dénoncé le 30 mai 2026 qu’Israël appliquait dans le sud du Liban une «politique de la terre brûlée» et des «punitions collectives» contre la population civile. La déclaration a été faite alors qu’Israël achevait la prise de Beaufort et ordonnait l’évacuation de toute la zone comprise entre la frontière israélienne et le fleuve Zahrani, à une quarantaine de kilomètres au nord.

Les punitions collectives sont interdites par la Quatrième Convention de Genève de 1949, le traité qui établit les normes de protection de la population civile en temps de guerre. La destruction délibérée de biens civils sans justification militaire constitue une violation grave du même instrument. Salam n’emploie pas une métaphore politique; il utilise la dénomination technique d’une pratique spécifiquement prohibée par le droit international humanitaire. Aucun des pays qui se présentent comme garants de ce droit n’a conditionné ses relations avec Israël au respect de ces normes. Ils ont émis des déclarations. Ils n’ont pris aucune mesure.

En janvier 2026, l’administration Trump a approuvé une vente d’armements à Israël pour 6,67 milliards de dollars. En mars, le secrétaire d’État Marco Rubio a invoqué une clause d’urgence pour approuver un paquet supplémentaire de 3 milliards, comprenant 35 500 bombes aériennes lourdes, en contournant le contrôle du Congrès. Les bombes ont été approuvées alors que la nouvelle guerre au Liban était déjà en cours, des semaines après la signature du cessez-le-feu d’avril. La clause d’urgence existe pour les situations où la sécurité nationale des États-Unis requiert une réponse immédiate. Rubio l’a utilisée pour accélérer la livraison de matériel de bombardement à un État qui détruisait des infrastructures civiles dans un pays avec lequel il avait signé un accord de paix quarante jours plus tôt.

Barrot dit «faute majeure». Rubio approuve 35 500 bombes en conditions d’urgence. Ces deux actions ne se contredisent pas. Elles font partie de la même politique étrangère. La France négocie les cessez-le-feu qui donnent à Israël le temps de se réorganiser; les États-Unis fournissent l’armement avec lequel la destruction reprend. Chacun joue son rôle avec la précision de qui connaît bien la distribution. Le système fonctionne.

Le nom

Ce que la communauté internationale refuse de prononcer n’est pas, à ce stade, une question d’interprétation juridique en litige. Les faits sont disponibles, documentés et publiés par des organes de l’ONU elle-même, par Amnesty International, par Human Rights Watch, par la Cour pénale internationale, dont le mandat d’arrêt contre Netanyahu pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité reste inexécuté depuis 2024. Les 2 036 violations du cessez-le-feu sont comptabilisées. Les 26 civils morts le jour du retrait qui n’a pas eu lieu ont des noms, des familles et des villages où ils tentaient de rentrer.

Il existe un mot pour ce qui se passe quand un État détruit de façon systématique les infrastructures civiles d’une population, déplace plus d’un million de personnes, viole les accords qu’il signe et tue les civils qui tentent d’exercer des droits que ces accords garantissent. Les juristes le connaissent. Les organisations internationales le connaissent. Les gouvernements qui convoquent des réunions d’urgence le connaissent. Aucun ne le prononce, parce que le prononcer imposerait des obligations incompatibles avec les relations qu’ils entretiennent avec l’État qui le pratique. Le silence est aussi une décision politique. Et ses conséquences, comme les bombes de Rubio, sont parfaitement matérielles.

Beaufort se dresse depuis neuf cents ans sur cette colline du sud du Liban. Les croisés, les Mamelouks, les Ottomans, le mandat français, l’OLP, l’armée israélienne de 1982 à 2000 et maintenant l’armée israélienne pour la deuxième fois l’ont tous occupée. Chacun a hissé son drapeau. L’UNESCO lui a accordé le plus haut niveau de protection en 2024. L’armée israélienne l’a prise le 31 mai 2026 et Katz a publié la photographie. Le Conseil de sécurité s’est réuni le lendemain. La forteresse est toujours aux mains israéliennes…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est né entre frontières, a grandi entre les langues et s'est formé au milieu de l'effondrement des récits officiels. Écrivain suisse-colombien, individu de troisième culture et fondateur d'AcidReport, un média sans affiliation, sans marketing et sans sponsors. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre. Dans le monde de la communication visuelle depuis 1997, il abandonne délibérément le confort esthétique pour se plonger dans l'analyse, l'archive et la confrontation textuelle. Il construit AcidReport comme on construit une archive en temps de ruine : avec méthode, avec urgence et avec mémoire.

Pour lui, l'écriture n'est pas une aspiration littéraire. C'est un outil de rupture, un espace de dénonciation et un exercice de lucidité soutenue. Son style est direct, analytique, dépouillé, plus proche de la dissection que de la métaphore. Sa méthode combine vérification rigoureuse des sources, travail d'archives, OSINT et révision publique des erreurs. Il croit en la parole comme acte politique, comme forme de protection contre l'oubli et comme possibilité de réparation symbolique pour ceux qui ne peuvent plus parler.

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