ANNÉE II  ·  N° 533  ·  SAMEDI 16 MAI 2026

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ENQUÊTECOLOMBIE

Le business parfait : les fonds privés investissent l’épargne des travailleurs à l’étranger pendant que l’État colombien paie les retraites

Il y a un chiffre que les fonds privés de retraite en Colombie préfèrent voir circuler le moins possible. Des 527 billions de pesos qu’ils gèrent au nom des travailleurs colombiens, 257 billions, soit près de la moitié, sont investis hors du pays, dans des actifs internationaux libellés en dollars. Ce n’est pas une anomalie comptable ni un accident de marché. C’est le modèle. Et pendant que cet argent génère des rendements pour les gestionnaires et leurs clients institutionnels sur les marchés financiers du monde, l’État colombien paie les retraites de 22 472 pensionnés avec l’argent du budget général de la nation. L’État assume le passif. Les privés conservent l’actif. Un magistrat du Conseil d’État s’est chargé de maintenir cet état de fait. Personne ne l’appelle par son nom. Mais le mécanisme fonctionne.

La fenêtre et ce qui y est entré

La Loi 2381 de 2024, la réforme des retraites du gouvernement de Gustavo Petro, a créé ce qu’on a appelé la fenêtre d’opportunité, un mécanisme permettant aux personnes à moins de dix ans de la retraite de passer du régime d’épargne individuelle, géré par les fonds privés, au régime public administré par Colpensiones. Près de 120 000 personnes ont utilisé cette fenêtre avant que la Cour constitutionnelle ne suspende l’essentiel de la réforme en juin 2025. De ces 120 000, un peu plus de 22 000 sont déjà à la retraite. Ils ont effectué le transfert, rempli les conditions, et Colpensiones a commencé à leur verser leur pension mensuelle. Mais leur épargne, l’argent qu’ils ont cotisé pendant des années et qui aurait dû les suivre, est restée dans les Administradoras de Fondos de Pensiones. Les AFP la retiennent. Et continuent de l’investir.

Le gouvernement a compris que le problème avait deux dimensions. La première était immédiate, 22 000 personnes déjà retraitées dont l’épargne demeurait dans les fonds privés pendant que Colpensiones les payait avec de l’argent public. La seconde était structurelle, le modèle entier, construit sur la prémisse que l’épargne retraite colombienne s’investit mieux sur les marchés internationaux qu’en Colombie. Pour s’attaquer aux deux, il a émis deux décrets en treize jours. Le 7 avril 2026, le Décret 0369 a ordonné aux AFP de réduire leurs investissements à l’étranger de 49% à 30% en cinq ans, ce qui impliquait de rapatrier environ 125 billions de pesos. Le 20 avril, le Décret 415 a ordonné le transfert immédiat de 25 billions à Colpensiones, 20 billions correspondant aux affiliés transférés non encore retraités et 5 billions à ceux qui le sont déjà. La Loi 100 de 1993, celle qui est restée en vigueur après la suspension partielle de la réforme, était claire sur ce point, si une personne se transfère, son épargne doit la suivre. Les délais étaient courts, entre dix et vingt jours. L’urgence n’était pas arbitraire. Chaque jour de retard était un jour de plus où Colpensiones payait des retraites sans recevoir les actifs qui les couvrent.

Les AFP en Colombie gèrent 527,3 billions de pesos d’épargne retraite, dont 257,1 billions, soit 48,8% du portefeuille total, sont investis dans des actifs à l’étranger. (Superintendencia Financiera de Colombia, 2026, citée dans le Décret 0369 du 7 avril 2026)

Le jour où Asofondos n’a pas perdu de temps

Ce qui s’est passé ensuite mérite d’être lu attentivement, car la vitesse compte en politique comme en droit. Le 20 avril 2026, le jour même où le gouvernement publiait le Décret 415, l’Association colombienne des gestionnaires de fonds de retraite et de cessation, Asofondos, déposait un document devant la Cour constitutionnelle demandant qu’une mesure conservatoire soit ajoutée à l’Auto 841 de 2025, celui qui avait bloqué la réforme, afin que les AFP soient autorisées à ignorer tout décret gouvernemental ordonnant le transfert des ressources. Le document est arrivé ce même jour sur le bureau de la magistrate Paola Meneses, présidente de la Cour. Une semaine plus tard, le 28 avril, le magistrat Juan Enrique Bedoya Escobar, de la Deuxième Section du Conseil d’État, a provisoirement suspendu les 20 billions correspondant aux affiliés non encore retraités. Il l’a fait en procédure d’urgence et sans notification préalable au gouvernement. Sans attendre les cinq jours que la procédure ordinaire accordait à l’État pour se prononcer.

L’argument de Bedoya pour la première suspension avait une certaine solidité juridique. La réforme des retraites prévoyait que les ressources des personnes se transférant devaient aller à un Fondo de Ahorro del Pilar Contributivo, géré par la Banque de la République. Ce fonds n’existe pas parce que la Cour a suspendu la réforme. Sans ce fonds, le gouvernement ne pouvait pas ordonner par décret que l’argent aille directement à Colpensiones. C’était, selon les demandeurs, un « saut dans le vide » normatif. Le débat sur les 20 billions a donc quelque fondement technique. Ce qui a suivi n’en a pas autant.

Le 11 mai, Bedoya a étendu la suspension aux 5 billions restants, ceux correspondant aux 22 000 retraités qui reçoivent déjà leur pension de Colpensiones. Ici l’argument est plus fragile. Ces personnes sont déjà à la retraite. Colpensiones assume déjà l’obligation. La Loi 100 est claire sur le fait que si quelqu’un se transfère, son épargne doit le suivre. Et pourtant le Conseil d’État a dit non. Le décret a été suspendu dans sa totalité. Asofondos a salué la décision. Andrés Mauricio Velasco, son président, a déclaré que la mesure « protège les ressources de l’épargne retraite des Colombiens ». Les fonds privés continueront de gérer cet argent. Il continuera d’être investi, en partie, à l’étranger.

Un communiqué qui n’est pas celui de magistrats

Le 12 mai, le Conseil d’État a publié un communiqué en réponse aux déclarations du président Petro, qui avait qualifié la décision d’inconstitutionnelle et annoncé une plainte pénale pour prévarication présumée contre le magistrat Bedoya. Le document est étrange. Il ne parle pas comme parlent les tribunaux. Il parle comme parlent les partis.

Deux détails suffisent à le comprendre. Le premier est que le communiqué utilise l’expression « État de Droit » au lieu d' »État Social de Droit », ce que dit la Constitution de 1991 et ce qui distingue un État qui reconnaît des droits sociaux d’un État qui se contente de garantir l’ordre juridique. Ce n’est pas une maladresse rédactionnelle. Le second est qu’il accuse le gouvernement d’exercer des « pouvoirs excessifs » sans préciser lesquels ni présenter la moindre preuve. Une haute cour qui impute de l’autoritarisme à l’exécutif dans un communiqué de presse, sans procédure, sans dossier, sans preuve, a quitté sa fonction institutionnelle pour en occuper une autre.

Le Décret 0369 du 7 avril 2026 oblige les AFP à réduire leurs investissements à l’étranger de 49% à 30% du portefeuille en cinq ans, impliquant le rapatriement d’environ 125 billions de pesos. Entre 2027 et 2029, cet ajustement injecterait entre 4,8 et 8 milliards de dollars par an sur le marché colombien, un flux comparable à 71% des transferts de fonds annuels du pays. (Alianza Fiduciaria, analyse citée dans Portafolio et Semana, avril 2026)

Ce que le mécanisme produit

Il convient d’être précis sur ce qui se passe. Colpensiones paie aujourd’hui les retraites de 22 472 personnes sur le budget général de la nation parce que les fonds privés retiennent l’épargne qui couvrirait ces obligations. Jaime Dussán, président de Colpensiones, a confirmé que les paiements sont garantis. Il y a des ressources. Mais ces ressources proviennent du fonds public, pas des économies individuelles des retraités, qui restent entre les mains des AFP. Le ministre du Travail, Antonio Sanguino, l’a dit avec précision, il est impossible d’exiger de Colpensiones le paiement de ses obligations retraite quand le transfert de l’épargne des affiliés est refusé.

Et cet actif retenu, pendant qu’il reste dans les AFP, continue de générer des rendements. Pas pour les retraités qui touchent déjà leur pension. Pour les fonds qui le gèrent. Les AFP perçoivent des commissions dès la cotisation, non sur la rentabilité, comme l’a lui-même expliqué Velasco d’Asofondos. Mais l’argent qui reste sous leur gestion produit des rendements qui gonflent le portefeuille. Chaque jour de suspension judiciaire est un jour de plus dans cette équation. Il n’est pas nécessaire de chercher une conspiration là où il suffit de voir les incitations. Asofondos a répondu au Décret 0369 que vendre des actifs à l’étranger en urgence produit des pertes, que les dollars rapatriés pèseraient sur la réévaluation du peso, et qu’il n’y a pas suffisamment d’actifs en Colombie pour absorber une telle masse d’investissement. Tout cela peut être vrai. Il peut également être vrai qu’un business qui a prospéré pendant des décennies en investissant l’épargne des travailleurs colombiens sur les marchés financiers internationaux n’a aucun intérêt structurel à changer ce modèle.

La plainte et ses limites

Petro a annoncé que son avocat déposerait une plainte pénale pour prévarication présumée contre le magistrat Bedoya. La prévarication, en Colombie, est le délit commis par un fonctionnaire public qui rend une décision manifestement contraire à la loi. Le prouver exige de démontrer non seulement que la décision était erronée, mais qu’elle était consciemment illégale. Les magistrats du Conseil d’État bénéficient d’un statut spécial. Une procédure pénale contre Bedoya ne serait pas traitée par un procureur ordinaire mais par des instances qui, comme dans tous les systèmes de privilège de juridiction, tendent à protéger leurs pairs. Petro le sait. Ce qui importe n’est pas le résultat de la procédure pénale mais le principe qu’elle pose, qu’aucun fonctionnaire public, y compris un magistrat de haute cour, n’est au-dessus de la loi. Le Conseil d’État, avec son communiqué du 12 mai, a répondu exactement le contraire. Que les remettre en question est incendiaire, que les dénoncer est du harcèlement, que les juger est une atteinte à la séparation des pouvoirs.

La séparation des pouvoirs existe pour qu’aucune branche de l’État ne devienne l’arbitre inapelable de ses propres actes. Quand une haute cour utilise cette doctrine pour se blinder contre tout contrôle, elle en a inversé le sens. Ce que le Conseil d’État a réclamé le 12 mai n’était pas l’indépendance judiciaire. C’était l’impunité. Et la différence entre les deux n’est pas sémantique. Une branche du pouvoir public qui protège les intérêts du grand capital financier, qui agit en urgence pour les demandeurs mais pas pour l’État, et qui publie ensuite un manifeste politique pour justifier sa conduite, n’exerce pas la justice. Elle exerce le pouvoir. Que ce pouvoir profite aux fonds privés qui gèrent l’épargne des travailleurs colombiens et en investissent la moitié à l’étranger n’est pas une coïncidence qui mérite le silence…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est né entre frontières, a grandi entre les langues et s'est formé au milieu de l'effondrement des récits officiels. Écrivain suisse-colombien, individu de troisième culture et fondateur d'AcidReport, un média sans affiliation, sans marketing et sans sponsors. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre. Dans le monde de la communication visuelle depuis 1997, il abandonne délibérément le confort esthétique pour se plonger dans l'analyse, l'archive et la confrontation textuelle. Il construit AcidReport comme on construit une archive en temps de ruine : avec méthode, avec urgence et avec mémoire.

Pour lui, l'écriture n'est pas une aspiration littéraire. C'est un outil de rupture, un espace de dénonciation et un exercice de lucidité soutenue. Son style est direct, analytique, dépouillé, plus proche de la dissection que de la métaphore. Sa méthode combine vérification rigoureuse des sources, travail d'archives, OSINT et révision publique des erreurs. Il croit en la parole comme acte politique, comme forme de protection contre l'oubli et comme possibilité de réparation symbolique pour ceux qui ne peuvent plus parler.

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