ANNÉE II  ·  N° 602  ·  MERCREDI 5 AOÛT 2026

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L’arrêt à l’origine de la crise de Ceuta a disparu du discours de tous ceux qui l’ont instrumentalisé

Le 29 juin 2026, la chambre du contentieux administratif de la Cour suprême espagnole a tranché un litige mineur, ouvert par le renvoi immédiat vers le Maroc d’un ressortissant algérien intercepté à la nage face à Ceuta en novembre 2024. L’arrêt, confirmé début juillet, a établi que la loi ne permet pas le rejet automatique à la frontière de quiconque traverse à la nage, la nage n’équivalant pas au franchissement d’une clôture ni d’aucun autre élément physique de contention. Cinq semaines plus tard, des dizaines de milliers de personnes ont traversé vers Ceuta, convaincues, par une chaîne de messages WhatsApp, Instagram et TikTok, que l’Espagne avait ouvert sa frontière. Des dizaines de personnes sont mortes dans la tentative. L’Italie a suspendu unilatéralement le régime Schengen avec l’Espagne, cet espace qui permet depuis 1995 de voyager sans contrôle de passeport entre la plupart des pays européens, vingt-deux pays ont signé une lettre exigeant que Bruxelles retire à Madrid la gestion de ses frontières extérieures, et Donald Trump a converti la scène en avertissement électoral pour son propre pays. Dans aucun communiqué officiel d’aucun de ces acteurs n’apparaît mentionné le tribunal qui, deux ans plus tôt, a enclenché toute la séquence.

Le dossier algérien et l’arrêt du 29 juin

L’affaire ne naît pas d’une crise. Elle naît d’une démarche administrative ordinaire. En novembre 2024, un ressortissant algérien a été intercepté en mer alors qu’il tentait de rejoindre Ceuta à la nage, puis immédiatement remis aux autorités marocaines, en vertu de la figure connue en Espagne sous le nom de rejet à la frontière, un mécanisme qui permet de renvoyer sommairement quiconque tente de franchir des clôtures ou d’autres éléments de contention, sans passer par la procédure ordinaire d’expulsion et ses garanties légales complètes. La décision a été contestée. L’avocature de l’État a défendu le renvoi. La Cour suprême, dans son arrêt du 29 juin, a donné raison au requérant.

Le raisonnement du tribunal est étroit et technique, presque ennuyeux, ce qui ne lui retire rien de ses conséquences. La disposition qui régit le rejet à la frontière s’applique à quiconque franchit un élément de contention, une clôture, un mur, une barrière physique. Qui entre dans l’eau et nage ne franchit rien de tel. L’arrêt n’empêche pas d’expulser cette personne, il oblige seulement l’administration à suivre la procédure ordinaire, avec avocat et possibilité de demander l’asile.

Cette nuance technique cohabite avec un précédent gênant. En février 2020, la Grande Chambre de la Cour européenne des droits de l’homme avait statué en sens contraire dans l’affaire N.D. et N.T. contre Espagne, validant le rejet à la frontière de deux hommes ayant escaladé la clôture de Melilla en 2014, et infirmant ainsi une condamnation antérieure de l’Espagne datant de 2017. Cet arrêt européen visait explicitement ceux qui franchissent un élément de contention physique, une clôture avec barbelés, surveillée. La Cour suprême espagnole, six ans plus tard, ne le contredit pas, elle le circonscrit, excluant précisément du cas de figure quiconque ne grimpe aucune clôture parce qu’il entre par l’eau libre.

Il n’y a pas de contradiction entre les deux tribunaux, car ils répondent à des questions distinctes. La Grande Chambre de Strasbourg a évalué si l’Espagne pouvait expulser collectivement ceux qui avaient forcé une entrée massive par la clôture sans avoir épuisé aucune voie légale d’accès, et a conclu que oui. La Cour suprême espagnole, en juin 2026, n’a pas évalué cela. Elle a évalué uniquement si nager équivaut, dans les termes exacts de la loi espagnole, à franchir un élément physique de contention. Ce sont deux tribunaux qui répondent à deux questions juridiques distinctes, non deux tribunaux en désaccord.

C’est un arrêt qui élargit une garantie procédurale déjà prévue par la loi espagnole depuis des années pour d’autres cas de figure, non une porte ouverte ni une invitation.

De l’arrêt à la rumeur

Ce qui s’est produit ensuite n’a aucun rapport juridique avec le contenu de l’arrêt, mais bien un rapport causal avec son existence. Fin juillet, des comptes Instagram ont commencé à diffuser des messages assurant que la frontière de Ceuta resterait ouverte. Ont suivi des publications Facebook avec des itinéraires de traversée et des vidéos TikTok montrant par où nager et comment échapper aux garde-côtes. Les messages étaient directs, « la porte de Ceuta est ouverte », « aujourd’hui c’est le jour », « Tétouan, on y va ». Le rassemblement a grossi à Fnideq jusqu’à devenir un flux humain qu’aucun contrôle n’est parvenu à contenir. Le média marocain Alyaoum24 a attribué la campagne à des groupes WhatsApp aux « intentions perverses », coïncidant délibérément avec la Fête du Trône, qui commémore le couronnement de Mohamed VI, comme si l’objectif secondaire était d’exhiber le désordre à la frontière à la date la plus symbolique du calendrier officiel marocain.

L’Espagne a estimé à près de 60 000 le nombre d’entrées en quelques jours et a déployé plus de 2 500 militaires aux côtés de la Guardia Civil et de la Police nationale. Sur la jetée du Tarajal a été installée une barrière pneumatique de 500 mètres, avec une partie immergée jusqu’à un mètre, pour freiner les traversées à la nage que l’arrêt de juin avait exclues du rejet automatique. Le Maroc, dans un communiqué émis trois jours après le début de la crise, a évoqué 40 000 entrées et attribué l’épisode à des « facteurs superposés », sans nommer l’arrêt judiciaire espagnol parmi eux, tout en commençant à transférer par bus des centaines de migrants vers différents points du pays.

La Guardia Civil espagnole a récupéré 67 corps sur la côte de Ceuta après la tentative de traversée, chiffre repris par Emol et d’autres médias, tandis que le Maroc a signalé 11 cadavres récupérés dans ses propres eaux, un décompte distinct par juridiction, non un chiffre contradictoire.

La désinformation explique comment la panique s’est propagée, non pourquoi il existait quelque chose de réel derrière cette panique à laquelle se raccrocher. Un arrêt qui modifiait effectivement la procédure pour quiconque arrive à la nage a donné à une rumeur fausse un point d’ancrage de vraisemblance qu’aucune rumeur migratoire antérieure n’avait eu.

La politique internationale choisit de ne pas parler des juges

L’Italie a agi la première. Le gouvernement de Giorgia Meloni a suspendu le 1er août, pour un mois, le régime Schengen avec l’Espagne, fermant ses frontières aériennes et maritimes aux ressortissants extracommunautaires. Meloni l’a qualifiée de « mesure extraordinaire » pour « sauvegarder la sécurité nationale ». C’était la première fois qu’un État membre suspendait unilatéralement Schengen contre un autre pour un désaccord de politique migratoire, et non pour une menace terroriste.

La suspension n’est pas symbolique. Pendant un mois, voyager de Rome à Madrid a cessé d’être une formalité d’aéroport sans contrôle et a de nouveau exigé un passeport vérifié, avec les délais et les files d’attente que l’espace Schengen lui-même avait été conçu, en 1995, pour éliminer entre ses membres.

La lettre est arrivée quelques jours plus tard. Signée par vingt-deux pays et corédigée par Meloni et la première ministre danoise Mette Frederiksen, elle exigeait de la Commission européenne une réunion extraordinaire des ministres de l’Intérieur et avertissait que « l’Union européenne ne peut pas permettre des passages massifs incontrôlés » ni tolérer « l’instrumentalisation de la migration ». Frederiksen appartient au Parti socialiste européen, la même famille politique que le PSOE de Sánchez. Sa signature n’apparaît ni par accident ni sous pression extérieure. Le Danemark applique depuis 2019, sous des gouvernements sociaux-démocrates, certaines des politiques migratoires les plus restrictives du continent, y compris une loi autorisant la confiscation de biens de valeur aux demandeurs d’asile pour financer leur propre entretien. Cinq pays, dont l’Espagne, ont choisi de rester en dehors de la lettre.

Donald Trump, depuis Camp David, a ramené l’épisode sur son propre terrain électoral. Il a dit avoir vu « la catastrophe » en Espagne et a averti que la même chose arriverait aux États-Unis « dans trois ans » si le résultat électoral ne lui était pas favorable. La Maison-Blanche a attribué la crise aux « politiques mondialistes de gauche » de Sánchez, sans que son secrétaire d’État, Marco Rubio, n’émette de déclaration propre sur le sujet. Vox, en Espagne, a mêlé dans le même discours l’arrivée de jeunes Marocains et la régularisation de résidents latino-américains que le gouvernement instruisait depuis des mois, sans aucun lien entre les deux processus. Sánchez a répondu en invoquant les traités européens et les faits, défendant que la coopération avec le Maroc avait été « constante, fluide et très raisonnable ». Dans aucune de ces déclarations, d’aucun acteur, dans aucune langue, n’apparaît mentionnée la Cour suprême ni son arrêt du 29 juin.

La sélectivité de la panique

Personne, dans ce chœur international, ne mentionne non plus pourquoi des dizaines de milliers de jeunes ont été prêts à risquer leur vie pour une rumeur WhatsApp. Le chômage des jeunes au Maroc avoisine les 35 pour cent. Entre 2015 et 2024, le pays a perdu 1,2 million d’emplois ruraux, une chute liée à des sécheresses de plus en plus fréquentes qui ont frappé l’agriculture et les revenus des familles. La croissance économique prévue pour 2026, proche de 3,7 pour cent, repose sur des investissements qui ne génèrent pas assez d’emplois pour une génération plus formée que la précédente et disposant de moins d’opportunités réelles. Une rumeur fausse ne fait bouger autant de monde que lorsque la vie qu’on laisse derrière soi n’offre déjà plus rien à perdre.

Pendant que Ceuta occupait les unes, l’Espagne instruisait, par une voie distincte, la régularisation administrative de personnes résidant depuis des années sur son territoire. Le décret royal permet de régulariser ceux qui ont demandé une protection internationale avant le 31 décembre 2025 ou peuvent justifier au moins cinq mois de séjour, avec un traitement prévu entre avril et le 30 juin 2026. Ajoutée à la loi de mémoire démocratique, qui accorde la nationalité aux descendants d’exilés, le Parti populaire estime que le gouvernement finira par régulariser jusqu’à 3,5 millions de personnes, et a averti du risque que le processus ne devienne une « passoire » pour des antécédents pénaux non vérifiés.

Sur les 840 000 personnes en situation irrégulière que le décret vise à régulariser, 760 000 proviennent du continent américain, la Colombie étant le principal pays d’origine, avec près de 290 000 personnes, suivie par le Pérou et le Honduras.

Un jeune Marocain qui traverse à la nage à cause d’une rumeur fausse et un Colombien qui travaille depuis cinq ans à Madrid sans papiers ne partagent ni origine, ni itinéraire, ni statut légal, ni aucun lien avec une même décision gouvernementale. Le discours qui les fond dans le mot avalanche ne décrit pas un phénomène, il le fabrique. Et cette fabrication a besoin, pour fonctionner, que personne ne mentionne le tribunal qui a rendu possible la scène qui l’a rendue vraisemblable.

Pour la droite européenne, le nommer obligerait à admettre que l’origine est un élargissement de garanties procédurales, non une faiblesse de Sánchez, ce qui ruinerait d’un coup le récit d’invasion qui soutient la lettre des vingt-deux et la suspension italienne de Schengen. Pour Sánchez, le nommer obligerait à défendre publiquement une décision judiciaire indépendante qu’il n’a pas rendue, qu’il ne contrôle pas, et dont on lui fait de toute façon déjà porter le coût à chaque sommet européen, si bien qu’il préfère parler de traités et de coopération avec Rabat. Pour Trump, le nommer ne lui sert à rien, parce que son électorat n’a pas besoin d’un tribunal espagnol, il a besoin d’une image de chaos qui confirme ce qu’il croit déjà de la gauche mondialiste. Chaque acteur construit, avec la même matière première, une histoire différente et utile à lui seul.

Aucun des trois n’a rien à gagner à la précision. L’arrêt du 29 juin continuera d’exister, publié, consultable, ignoré, pendant que Bruxelles débat de compétences, pendant que Rome compte les jours de sa suspension, pendant que Washington en fait une annonce de campagne. Les morts dans l’eau face à Ceuta, eux, n’ont pas de porte-parole…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est le directeur fondateur et rédacteur en chef d'AcidReport, écrivain suisse-colombien avec plus de trois décennies de pratique professionnelle en direction artistique, développement web et journalisme d'investigation. Le média fonctionne comme une association à but non lucratif, régie par l'article 60 du Code civil suisse, sans affiliation politique, sans publicité et sans financement externe. Il publie en espagnol, en français et en anglais, et couvre l'Amérique latine et l'Europe en miroir, expliquant chaque continent à l'autre.

Il l'a fondé convaincu que la victoire d'Iván Duque sur Gustavo Petro en 2018 n'avait pas été honnête, un soupçon que le scandale Ñeñe Hernández est venu renforcer, et que la Colombie réelle ne trouvait pas de place dans ses propres médias. Né comme un pont d'information entre la Colombie et l'Europe, le projet s'est ensuite élargi à toute l'Amérique latine, et il est lu aujourd'hui dans le monde entier. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archive et révision publique des erreurs. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre.

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