ANNÉE II  ·  N° 578  ·  MERCREDI 8 JUILLET 2026

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ESSAIGLOB

Derrière la concurrence présentée comme libre, les entreprises fixent normes, prix et règles

On nous raconte depuis des décennies une histoire rassurante, celle du marché libre. Un horizon vaste où des millions de volontés individuelles se rencontreraient sans maître, comme les eaux d’un fleuve qui trouvent seules leur chemin vers la mer. C’est la célèbre main invisible du marché, celle qui distribuerait des récompenses avec une impartialité presque divine. L’histoire a la force des contes, elle console plus qu’elle n’explique. Le marché n’a jamais été un désert où chacun avance avec les mêmes armes. Il ressemble plutôt à une scène dont les décors, les règles, et parfois même le scénario, sont écrits bien avant que les acteurs n’entrent sous les projecteurs.

La légende et ce qu’elle dispense d’expliquer

Les plus puissants n’attendent pas que le vent leur soit favorable. Ils apprennent à le fabriquer.

Derrière les fluctuations de prix, derrière les discours exaltés sur une concurrence pure, il y a un réseau patient d’influence, d’alliances, de normes et de rapports de force. Les grandes entreprises façonnent les standards techniques qui définissent quels produits peuvent entrer sur un marché, orientent les habitudes de consommation par la publicité et le design, négocient directement les réglementations censées les limiter, absorbent leurs concurrents ou les contraignent à suivre leur rythme jusqu’à disparaître. Les marchés n’obéissent pas au hasard. Ils répondent à qui les conçoit. Chacun de ces mécanismes est légal, documenté, exercé au grand jour, ce qui ne le rend pas moins déterminant.

Le cas de la téléphonie mobile illustre bien ce mécanisme. Un brevet essentiel pour une norme est une technologie que toute entreprise doit obligatoirement utiliser si elle veut fabriquer un produit compatible avec une norme technique commune, ici le réseau LTE qui permet aux téléphones de se connecter à internet. Qui contrôle ces brevets contrôle, de fait, qui peut entrer sur le marché et à quel prix. En 2018, la Commission européenne a infligé à Qualcomm une amende de 997 millions d’euros pour avoir payé Apple pendant plusieurs années afin que la firme utilise exclusivement ses puces LTE, bloquant ainsi l’accès de ses concurrents à un marché qui dépendait d’une norme technique que Qualcomm elle-même contribuait à définir.

Cette coordination est rarement le fruit du hasard. Elle émane de ceux qui disposent des ressources, du capital, de la technologie ou de l’information nécessaires pour anticiper les autres.

Le design qui décide de ce que le consommateur croit choisir

Les habitudes de consommation ne se façonnent pas non plus par hasard. Les entreprises n’attendent pas que le client décide seul. Elles conçoivent l’interface pour qu’une seule décision, continuer à consommer, soit toujours la plus facile à prendre, et l’inverse, la plus coûteuse en temps et en patience.

En septembre 2025, la Federal Trade Commission américaine a obtenu un accord record de 2,5 milliards de dollars avec Amazon, la plus lourde sanction civile jamais imposée pour la violation d’une règle de l’agence. L’affaire ne portait ni sur un produit défectueux ni sur un prix abusif. Elle portait sur le design même du site. Selon la plainte, Amazon insérait de façon répétée l’option d’inscription à son service Prime pendant le processus d’achat tout en dissimulant la possibilité de la refuser, puis, une fois l’inscription faite, obligeait l’utilisateur à traverser un parcours interne de quatre pages, six clics et quinze options distinctes avant de pouvoir annuler l’abonnement.

Le cas Amazon n’est pas une exception isolée, c’est la partie visible d’une pratique généralisée. Un examen conjoint de vingt-sept autorités de protection des consommateurs dans vingt-six pays, coordonné en 2024 par la Federal Trade Commission et le réseau international ICPEN, a passé au crible plus de six cents sites et applications d’abonnement et a constaté que trois sur quatre utilisaient au moins une de ces techniques de design manipulateur.

Personne n’oblige le consommateur à cliquer. Mais le chemin qu’on lui propose n’est pavé que d’un seul côté. Appeler cela liberté de choix suppose d’oublier qui a dessiné la carte avant même que l’usager n’y pose le pied.

Comment le pouvoir fabrique le vent plutôt que de l’attendre

La fusion et l’acquisition d’entreprises, c’est-à-dire l’opération par laquelle une société en achète ou en absorbe une autre pour l’éliminer comme concurrente ou pour s’approprier sa technologie, est l’un des instruments les plus anciens et les moins discutés de cette fabrication. Elle se présente comme une décision de gestion, presque technique. En réalité, elle redessine la carte entière d’un secteur, décide qui survit et qui disparaît, et le fait bien avant qu’un consommateur quelconque ne choisisse entre deux marques sur une étagère.

Derrière chaque opération se cache par ailleurs un chiffre moins visible que celui du prix d’achat, le nombre d’emplois que la fusion rend redondants, les filiales locales fermées parce qu’elles doublonnent des fonctions déjà couvertes par la maison mère, les fournisseurs qui perdent du jour au lendemain leur seul client. Rien de tout cela ne figure dans le communiqué de presse qui annonce l’opération.

L’ampleur de ce phénomène n’est pas marginale.

Selon le rapport Global M&A Report 2026 de Bain & Company, les fusions-acquisitions mondiales ont progressé de 40 % en 2025 pour atteindre 4 900 milliards de dollars, le deuxième chiffre le plus élevé jamais enregistré.

Cet argent n’achète pas seulement des actifs. Il achète une position, et il achète le pouvoir de fixer le prix que le reste du marché devra suivre.

Ce qui frappe, c’est que les organismes chargés de surveiller ces opérations les remettent à peine en question. L’édition spéciale 2015-2024 du rapport Competition Trends de l’OCDE, qui rassemble des données de plus de soixante-cinq pays, a recensé plus de 95 000 notifications de fusions au cours de cette décennie. 98 % ont été approuvées sans aucune condition, et moins de trois pour mille ont été interdites ou contestées.

Le résultat est un marché plus réduit, avec moins de voix capables d’en discuter les règles, et des régulateurs qui interviennent rarement. L’OCDE elle-même a documenté que cette concentration, soutenue entre la fin des années quatre-vingt-dix et la décennie suivante dans ses pays membres, coïncide avec des marges bénéficiaires plus élevées et une productivité plus faible pour l’ensemble de l’économie. Le scénario, là aussi, était écrit d’avance.

Le lobbying comme architecture institutionnelle du marché

Il existe un quatrième mécanisme, plus discret encore parce qu’il opère hors du regard du consommateur final, directement sur ceux qui écrivent les lois. Le lobbying, la pratique organisée consistant à payer des spécialistes pour influencer les législateurs et les régulateurs avant l’adoption d’une norme, n’est pas une anomalie du système. C’est l’une de ses pièces centrales.

L’économiste George Stigler l’a formulé il y a plus de cinq décennies sous le nom de capture réglementaire, l’idée que les agences créées pour surveiller une industrie finissent, avec le temps, par servir les intérêts de cette même industrie. Ce n’est pas une théorie marginale. C’est aujourd’hui l’un des cadres les plus cités pour expliquer pourquoi certaines réglementations protègent précisément ceux qu’elles devraient limiter.

Le cas de l’American Innovation and Choice Online Act, présenté avec un soutien bipartisan au Congrès américain pour limiter le pouvoir des grandes plateformes numériques, illustre ce mécanisme avec précision. L’initiative semblait bien engagée vers son adoption. Elle n’a pas abouti. Une analyse universitaire publiée par le centre de recherches nord-américaines de l’UNAM a documenté comment des groupes d’intérêt liés aux entreprises mêmes que la loi visait à réguler ont déployé une campagne de lobbying capable de neutraliser ce consensus politique, un cas d’école de ce que la littérature appelle la capture de l’État.

Selon une analyse d’OpenSecrets, les dépenses de lobbying fédéral aux États-Unis ont dépassé pour la première fois les 5 milliards de dollars en 2025, atteignant 5,08 milliards, la plus forte hausse annuelle enregistrée depuis l’instauration des déclarations trimestrielles obligatoires en 2008.

Cet argent ne se dépense pas pour gagner un débat public. Il se dépense pour ne pas avoir à le mener. Il finance l’accès direct à celui qui rédige l’exception fiscale, la clause technique, le règlement sectoriel qu’aucun citoyen ne lira jamais mais qui déterminera le prix d’un médicament, la toxicité tolérée d’un pesticide, ou la durée de vie d’un brevet avant que d’autres puissent entrer en concurrence.

Son efficacité tient précisément à cet ennui. Aucune manifestation ne s’organise contre un paragraphe inséré dans l’annexe technique d’une loi de finances. L’indignation a besoin d’un visage, d’une date, d’une image. Le lobbying n’offre aucun des trois. Il opère avec la discrétion de ce qui n’a jamais été conçu pour faire l’actualité.

Polanyi, la carte et le territoire

Karl Polanyi le rappelait déjà il y a plus de soixante-dix ans. Le marché n’a jamais existé indépendamment des institutions qui le soutiennent. C’est une construction humaine, aussi politique qu’économique. Oublier cette évidence revient à confondre la carte avec le territoire, le récit avec la réalité que ce récit prétend décrire.

Dans La Grande Transformation, Polanyi a montré que le marché autorégulé, présenté aujourd’hui comme un état naturel des choses, fut en réalité une construction récente et délibérée. Pour que la terre, le travail humain et la monnaie puissent s’acheter et se vendre comme n’importe quelle marchandise, il a d’abord fallu démanteler des siècles de règles communautaires, de systèmes d’assistance paroissiale et de droits coutumiers sur la terre, dans l’Angleterre du dix-neuvième siècle. Polanyi appelait cela la fiction des marchandises, parce que ni la terre, ni le travail, ni la monnaie n’ont été produits à l’origine pour être vendus, cette condition leur ayant été imposée par décision politique. Le marché libre n’a pas précédé l’État qui l’a rendu possible. Il lui a succédé.

Polanyi observait aussi que toute expansion du marché provoque, tôt ou tard, un mouvement inverse de la société pour se protéger de ses effets, syndicats, réglementations du travail, systèmes de santé publique. Il appelait cela le double mouvement. L’histoire économique récente peut se lire comme une version actualisée de cette même lutte, avec les fusions, les normes techniques, le design d’interfaces et le lobbying du côté de l’expansion, et une citoyenneté encore en quête du langage et des outils pour organiser sa réponse. Le problème n’est pas l’absence d’un contre-mouvement possible, c’est la difficulté de nommer précisément ce contre quoi il faudrait s’organiser, lorsque le mécanisme se présente toujours sous le déguisement de la neutralité technique.

Cette illusion n’est pas inoffensive. Lorsqu’une décision économique se présente comme une fatalité du marché, elle échappe au débat démocratique. La fermeture d’une usine, la délocalisation d’un emploi, la concentration d’une industrie entière entre quelques mains, l’inégalité qui croît année après année, deviennent alors des phénomènes naturels, presque météorologiques, alors qu’ils dépendent de décisions parfaitement humaines, prises par des personnes ayant un nom et un prénom dans des conseils d’administration bien réels.

Reconnaître que les marchés sont organisés n’implique pas de condamner l’économie de marché en tant que telle. Cela invite simplement à retrouver la lucidité. Si des hommes ont construit les règles du jeu, d’autres hommes peuvent les transformer.

La véritable liberté ne consiste donc pas à croire au mythe d’un marché sans pilote. Elle réside dans la capacité collective à rendre visibles les mains bien réelles qui organisent les échanges, afin que leur pouvoir ne demeure jamais soustrait au regard des citoyens…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est né entre frontières, a grandi entre les langues et a appris à lire le pouvoir avant les livres qui prétendaient l'expliquer. Écrivain suisse-colombien, fondateur et directeur éditorial d'AcidReport, un média trilingue sans affiliation, sans marketing et sans sponsors qui publie depuis la Suisse en espagnol, en français et en anglais. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre. Dans le monde de la communication visuelle depuis 1997, il abandonne délibérément le confort esthétique pour se plonger dans l'analyse, les archives et la confrontation textuelle. Il construit AcidReport comme on construit une archive en temps de ruine, avec méthode, avec urgence et avec mémoire.

Écrire depuis la Suisse, cœur géographique de la finance mondiale, sur les périphéries que cette même finance organise n'est pas une contradiction. C'est la méthode. La distance ne produit pas la neutralité, elle produit la perspective. Son style est direct, analytique, dépouillé, plus proche de la dissection que de la métaphore. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archives, OSINT et révision publique des erreurs. Pour lui, l'écriture n'est pas une aspiration littéraire. C'est un instrument d'analyse, un espace de dénonciation et un exercice de lucidité face aux structures qui préfèrent ne pas être nommées.

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