ANNÉE II  ·  N° 550  ·  VENDREDI 5 JUIN 2026

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AcidReport
MANIFESTE

DÉCLARATION ÉDITORIALE — ACIDREPORT

Manifeste

ÉCRIT PAR

FONDATEUR &
DIRECTEUR ÉDITORIAL

ACIDREPORT

PUBLICATION

19 de avril de 2026

I. Déclaration de principes. La vérité ne se négocie pas

Le monde n’est pas chaotique. Il est administré. Par des intérêts identifiables, avec des méthodes documentables, au bénéfice d’acteurs qui préféreraient ne pas être nommés. Le journalisme qui feint de ne pas le voir ne pratique pas la neutralité ; il pratique la complicité.

AcidReport existe parce que cette phrase exige une démonstration permanente. Non une déclaration de principes que l’on signe une fois et que l’on archive, mais une démonstration quotidienne, article par article, avec des sources vérifiables et des noms propres.

La désinformation n’est pas un accident de la modernité. En décembre 1953, les présidents des sept grandes compagnies de tabac se réunirent à l’hôtel Plaza de New York. La relation entre le tabac et le cancer était, pour la science de l’époque, accablante de clarté. Les entreprises ne pouvaient pas la réfuter. Ce que cette réunion produisit ne fut pas un démenti scientifique mais quelque chose de plus sophistiqué, une stratégie pour faire paraître la certitude provisoire. Elles financèrent des études sur le radon, l’amiante, les virus, jusqu’au mois de naissance comme variable de risque. Chacun de ces facteurs existe et fut étudié avec une rigueur suffisante pour être publié dans des revues académiques respectables. C’était précisément le but. Il ne s’agissait pas de produire des mensonges, mais de produire une telle quantité de vérités partielles que la vérité centrale se trouverait ensevelie sous elles. Quatre-vingt-treize millions de pages de documents internes, libérés des décennies plus tard par ordre judiciaire, le confirment. L’historien Robert Proctor nomma ce processus. Il l’appela agnotologie, qui n’est pas l’étude de ce que nous ne savons pas, mais l’étude de la façon dont on produit activement ce que nous ne savons pas. L’industrie du tabac exporta ce modèle. L’agroalimentaire, l’industrie pétrolière, l’industrie pharmaceutique le répliquèrent. Tout gouvernement qui a besoin d’administrer sans que ses administrés comprennent ce qui se passe l’applique aujourd’hui.

Ce média existe pour nommer le mécanisme. Sans annonceurs, sans affiliations partisanes, sans engagements autres qu’envers le texte et les sources. Publier depuis Genève et Bogotá n’est pas un détail biographique ; c’est un angle. Depuis Bogotá, on voit les mécanismes d’extraction tels qu’ils fonctionnent dans leurs zones d’application. Depuis Genève, on observe l’appareil qui les conçoit et les légitime. La distance entre les deux points n’est pas géographique ; elle est de classe, de pouvoir et d’impunité différée.

II. La barbarie comme système

La barbarie contemporaine n’est pas une défaillance du système. C’est le système qui fonctionne selon ses propres logiques, avec des instruments légaux, des budgets publics et une couverture médiatique qui l’administre à vitesse de consommation.

Un génocide peut être certifié par des commissions indépendantes des Nations Unies, ses responsables peuvent faire l’objet de mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale, et aucune de ces deux choses n’empêche ces mêmes responsables d’assister à des sommets diplomatiques. Les institutions qui devraient interrompre ce processus existent ; leurs résolutions aussi. Ce qui manque n’est pas la documentation. Le droit international fonctionne exactement comme il est conçu pour fonctionner, comme une contrainte sélective, contraignante pour ceux qui manquent de puissance suffisante pour l’ignorer.

Une guerre peut être lancée pendant des négociations de paix actives, sans déclaration formelle, sans autorisation parlementaire, sans résolution du Conseil de sécurité. Le fait que cela soit techniquement illégal ne l’empêche pas ; cela le convertit en norme silencieuse. Chaque cycle de ce type dégrade un peu plus la capacité collective d’invoquer le droit comme argument sérieux.

Un pays souverain peut voir ses revenus transférés vers des comptes supervisés par le Trésor d’une autre nation, avec l’obligation de présenter des demandes budgétaires mensuelles que le gouvernement créancier approuve ou rejette. Ce mécanisme ne requiert pas d’occupation militaire. Il requiert un rapport de forces suffisamment inégal et des fonctionnaires disposés à le décrire comme une transition démocratique. Le modèle a des précédents documentés qui remontent au siècle passé. Sa réapparition n’est pas une surprise ; c’est une continuité.

Au Congo, au Soudan, au Yémen, le silence des médias de référence n’est pas une absence d’information. C’est un choix éditorial soutenu qui réduit l’extermination à une note de bas de page quand il ne sert aucune narration géopolitiquement rentable.

III. La Colombie. Le laboratoire

La Colombie n’est pas une exception. C’est le lieu où les mécanismes d’administration du pouvoir deviennent visibles par excès d’usage.

Les cartels financent des campagnes et achètent des jugements. Les structures paramilitaires que l’État a déclarées dissoutes contrôlent des économies régionales entières. L’entreprise chargée de compter les votes du pays ne rend de comptes devant aucune institution publique. L’organisme qui supervise les processus électoraux fonctionne comme mécanisme de gestion des résultats. Un journaliste est menacé tous les deux jours. Les organismes internationaux de droits humains classent régulièrement le pays comme à haut risque pour l’exercice du journalisme.

Le cas d’Iván Cepeda, sénateur qui documenta pendant treize ans les liens d’Álvaro Uribe avec les structures paramilitaires, illustre le mécanisme avec une précision clinique. Uribe le poursuivit pour calomnie. La Cour suprême rejeta les charges contre Cepeda et ouvrit une enquête contre Uribe pour subornation et fraude procédurale. Une condamnation fut prononcée pour ces mêmes faits. Ce que cette séquence démontre n’est pas que le système fonctionne ; elle démontre ce que cela coûte pour qu’il fonctionne, et combien de décennies de résistance documentaire sont nécessaires pour qu’un fait vérifié produise la moindre conséquence institutionnelle. Ce n’est pas de l’activisme. C’est du journalisme d’investigation.

Le conflit colombien n’a pas été résolu par les accords de paix qui ont été signés. Il a été redistribué. Les acteurs ont changé de nom ; les conditions structurelles qui les ont produits demeurent intactes. AcidReport couvre la Colombie depuis une prémisse unique. La mémoire des victimes est la seule archive que les bourreaux ne peuvent pas contrôler.

IV. Le capital et ses outils

Le trumpisme n’est pas une anomalie qu’une démocratie saine finira par corriger. C’est l’instrument qu’une fraction du capital financier a choisi lorsque les mécanismes ordinaires de domination ne suffisaient plus à contenir le déclin relatif de son hégémonie. Le cabinet le plus riche de l’histoire des États-Unis n’est pas un accident esthétique ; c’est la traduction sans intermédiaires des intérêts du grand capital en politique d’État. Les contributions des industries fossiles, financières et technologiques qui ont financé ce projet sont documentées dans les registres de la commission électorale fédérale.

Robert Paxton identifia les marqueurs structurels du fascisme historique. Aucun d’eux n’est exclusif à l’Europe de l’entre-deux-guerres. La mobilisation de la violence paramilitarisée comme instrument politique, le culte du chef comme substitut à la délibération, l’instrumentalisation de la peur comme ciment social, le rejet explicite des restrictions normatives supranationales sont décelables dans toute administration qui les produit. La comparaison n’est pas rhétorique ; elle est méthodologique. Les marqueurs s’identifient, se documentent, se confrontent. Quand ils coïncident, le nom qui s’impose est fascisme. Le dire requiert de la rigueur, pas du militantisme ; l’omettre est une forme de complicité intellectuelle.

Javier Milei en Argentine et Nayib Bukele au Salvador sont des variantes régionales du même schéma, celui de l’ajustement comme disruption héroïque, du démantèlement de l’État comme libération, de la répression comme ordre. La différence entre ces projets et le fascisme historique n’est pas de nature mais d’intensité et de contexte institutionnel. Le mécanisme est le même. L’identifier en temps réel, avant qu’il ne produise ses conséquences définitives, est l’une des fonctions du journalisme d’investigation.

V. La complicité des médias

Les grands conglomérats informatifs ne sont pas des observateurs neutres ; ce sont des acteurs politiques avec des actionnaires, des lignes de crédit, des relations institutionnelles à protéger.

La capture culturelle précède toujours la capture électorale. Lorsqu’un seul propriétaire contrôle simultanément des catalogues éditoriaux de référence, des chaînes de télévision et de radio, et des publications à fort tirage, l’effet ne se limite pas à l’orientation de la couverture journalistique ; c’est la construction du vocabulaire avec lequel une société débat. Les dirigeants qui refusent d’exécuter ces instructions sont remplacés ; ceux qui les exécutent construisent leur carrière. Le processus ne requiert pas de conspirations explicites. Il requiert des incitations cohérentes et suffisamment de temps. Le cas de Vincent Bolloré en France, propriétaire d’un tiers du paysage médiatique du pays, est la démonstration la plus documentée de ce principe dans une démocratie occidentale.

En Amérique latine, le mécanisme prend des formes plus directes. Une publication peut qualifier d’“évangile de la haine” le programme de gouvernement le plus documenté de l’histoire électorale du pays, sans que cette description requière le moindre argument. La disqualification remplace l’analyse ; l’étiquette se substitue à la preuve. Ce que cette opération révèle n’est pas la position éditoriale d’un média ; c’est la peur de ceux qui le financent devant la possibilité que la méthodologie vérifiable accède au pouvoir.

La désinformation ne requiert pas de mentir. Elle requiert de multiplier les vérités partielles jusqu’à ce que la vérité centrale soit ensevelie sous elles. Les cigarettiers le démontrèrent en 1953. L’opération se perfectionne depuis des décennies ; seuls changent les acteurs et la vitesse de distribution.

VI. La technologie comme système de contrôle

La promesse originelle d’internet était démocratique. L’erreur ne résidait pas dans la sincérité de ceux qui la formulèrent ; elle résidait dans l’architecture économique sur laquelle tout le reste fut construit. Le modèle qui finit par s’imposer n’est pas celui du réseau comme bien public ; c’est celui de l’attention comme marchandise. Les plateformes qui médiatisent la majorité des relations sociales de la planète se financent en vendant du temps humain à des annonceurs. Le produit n’est pas le service. Le produit, c’est l’utilisateur. Pour que ce modèle économique fonctionne, le système doit maintenir l’utilisateur en activation permanente, suffisamment stimulé pour ne pas se déconnecter, insuffisamment satisfait pour ne pas en avoir besoin. La promesse de connexion s’est transformée en ingénierie de dépendance. Des documents internes de Meta démontrèrent que l’entreprise connaissait les dommages qu’Instagram causait aux adolescentes et continua d’opérer sans modifier le produit. Le préjudice est documenté. L’impunité est législée.

Le déclin de la natalité s’analyse en termes de coûts du logement et d’émancipation féminine. Ces facteurs sont réels et aucun n’est suffisant. La question que les indicateurs ne posent pas est plus simple et plus brutale. Combien faut-il maltraiter un mammifère pour qu’il cesse de se reproduire ? Il y a quelque chose qui opère en deçà des chiffres et qui a à voir avec la façon dont une génération a appris à ne pas entrer en relation au sein d’un système conçu pour produire une frustration calculée comme carburant économique. Les modèles d’intelligence artificielle génèrent des récits entiers à l’échelle industrielle, plus vite que n’importe quelle rédaction ne peut les vérifier. Le même système qui a éliminé des genres musicaux, des emplois administratifs et des rencontres fortuites est en train d’éliminer la possibilité même d’un espace informatif partagé. Non par conspiration ; par architecture économique. L’administration du monde ne requiert pas de conspirateurs. Elle requiert des incitations bien conçues et des utilisateurs qui ne comprennent pas le système dans lequel ils opèrent.

VII. Notre droit d’informer est protégé

AcidReport publie depuis la Suisse. La Constitution fédérale, dans ses articles 16 et 17, garantit la liberté d’expression et de la presse. La loi fédérale sur la protection des données assure la confidentialité des sources et des documents. L’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme protège le droit de recevoir et de diffuser des informations sans ingérences étatiques. Publier depuis Genève n’est pas un caprice géographique ; c’est une décision qui place la rédaction hors de portée des pressions directes auxquelles font face les médias indépendants en Amérique latine et hors de la juridiction des instruments légaux que les pouvoirs utilisent pour réduire au silence ceux qui les enquêtent. Nos archives sont dupliquées et hébergées en Suisse. Chaque tentative de suppression produit une copie supplémentaire.

VIII. Contre l’intimidation et la censure

AcidReport a fait l’objet d’attaques numériques et de pressions directes. Ce n’est pas une distinction qui nous honore ; c’est la conséquence normale de publier ce que d’autres préfèrent voir ne pas circuler. Nous ne modifions pas notre ligne éditoriale en réponse à ces pressions. Nous ne négocions pas le contenu d’une enquête. Nous ne retirons pas un texte parce que quelqu’un disposant de ressources menace de conséquences légales ou réputationnelles. Ce qui s’administre depuis le pouvoir n’est pas seulement l’information ; c’est la peur. La peur des sources de parler, des journalistes de publier, des lecteurs de diffuser. Cette peur a un coût réel et documentable. La nommer fait partie du travail.

IX. Ce que signifie lire ceci

Choisir un média comme AcidReport n’est pas un geste de confort. Nous n’offrons pas la tranquillité d’un récit cohérent où les bons et les mauvais sont bien répartis, ni la satisfaction de l’indignation collective face à un ennemi commode. Nous offrons une analyse vérifiable de mécanismes qui préféreraient ne pas être analysés, avec les conséquences que cela a pour ceux qui les soutiennent économiquement et pour ceux qui les produisent.

AcidReport ne reçoit pas de publicité. Il ne dépend d’aucune institution. Aucun groupe économique ne finance ces pages. Cette position n’est pas vertueuse ; elle est fonctionnelle. Un journalisme qui doit des faveurs à quelqu’un ne peut pas enquêter sur ce quelqu’un. L’indépendance n’est pas une valeur déclarée ; c’est une condition de travail sans laquelle le journalisme d’investigation ne peut pas exister. La maintenir a un coût réel qui repose entièrement sur les lecteurs qui décident que cela en vaut la peine. Chaque article a un auteur, une date et des sources vérifiables. Nous ne publions pas de façon anonyme. Nous ne reproduisons pas des communiqués de presse comme s’ils étaient du journalisme. Quand nous ne pouvons pas vérifier, nous le disons. Quand nous le pouvons, nous le disons avec des noms.

X. Appel final. Le silence est complice

La barbarie n’est plus une exception ; c’est un système. Il fonctionne avec des lois, des financements publics, une couverture médiatique qui l’administre à vitesse de consommation. Les génocides se transmettent en haute définition et les responsables assistent à des sommets internationaux. Les algorithmes décident qui est une cible de bombardement. Les élections sont administrées par des entreprises qui ne rendent de comptes devant personne. Les guerres commencent pendant des négociations de paix. Les revenus d’un pays souverain sont déposés sur des comptes contrôlés par un autre. Les médias qui devraient nommer tout cela appartiennent à l’homme qui finance le candidat qui accédera au pouvoir pour compléter le cycle.

Le monde n’est pas chaotique. Il est administré. Le nommer avec précision ne l’arrête pas. Mais sans ce nom, aucune résistance n’est possible, parce qu’on ne peut pas résister à ce qu’on n’a pas compris.

AcidReport existe pour que ce nom soit disponible. Pour que celui qui voudra savoir ce que l’on savait, qui le savait et qui a regardé ailleurs, trouve une réponse documentée.

G.S.
Genève, Bogotá.

Fondateur et Directeur éditorial

AcidReport

Genève — Bogotá